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Notre héros défiguré, de Yi Munyol

Traduit par Patrick Maurus et Ch’oe Yun, ce court roman du grand écrivain coréen Yi Munyol décrit en peu de mots (une centaine de pages) le déroutant processus aboutissant à la domination d’un seul sur une foule.

L’histoire se déroule dans une classe au sein d’une petite école de province, les protagonistes ont une douzaine d’année et cette micro-société est le théâtre d’un jeu de pouvoir impressionnant de justesse et de cruauté. Sorte d’allégorie de la dictature, cette histoire met en scène l’intelligence du tyran manipulateur, la solitude de celui qui tente de se rebeller et  la passivité des masses. Le génie de Yi Munyol permet de cerner avec précision au sein de cette société d’enfants les manipulations psychologiques effectuées par celui qui s’arroge le pouvoir, montrant que sa domination est tout autant due à sa cruauté qu’à la soumission silencieuse de la majorité.

Justice, liberté, droit, autonomie… autant de notions  qui sont merveilleusement mises en scène dans ce récit qui décrypte avec précision le point précis où l’on abandonne la lutte, par lâcheté, paresse, ou désir de rentrer dans le rang, où les acquis sont perçus comme des faveurs, le tyran comme une figure protectrice et généreuse.

Notre héros défiguré est publié par Actes Sud dans une édition comprenant également les deux courts romans : L’oiseau aux ailes d’or et L’hiver, cette année là.

Ici comme ailleurs, de LEE Seung-U

Un roman sur la perte d’identité et la fragilité du lien social.

Le protagoniste Yu se retrouve muté dans une petite ville, Sori, par son entreprise. Il doit quitter Séoul, sa femme et son quotidien pour prendre le relais de son prédécesseur, un certain Pak, dans les bureaux que la maison mère avaient ouvert à Sori il y a quelques années. A première vue, il s’agit d’une banale mutation, dans les faits, Yu commence un voyage cauchemardesque où rien ne se passe comme prévu. L’hostilité ambiante et grandissante de la ville et de ses habitants, l’impression d’être pris dans un immense engrenage malveillant, l’absurdité de sa situation, tout fait de cette mutation un cauchemar. Le lecteur plonge dans les pensées de Yu, et l’auteur décrypte les défauts de son personnages, comme cette lâche façon de se fabriquer en hâte des raisons pour accepter les coups du sort et justifier après coup sa passivité. 

« Sous le double patronage de Kafka et de Camus, Lee Seung-U ofre le roman d’une initiation à l’envers, entre enlisement et noyade, où il s’agit de désapprendre tout de soi et des autres. » (quatrième de couverture).

Ici comme ailleurs, Lee Seung-U, traduit par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, folio, 6,60euros.

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Mercredi 9 octobre à Paris Dauphine : rencontre exceptionnelle avec Hwang Sok-yong

Rendez-vous le mercredi 9 octobre à 19h à l’université Paris Dauphine pour une rencontre exceptionnelle avec l’un des plus grands écrivains coréens contemporains : Hwang Sok-yong (황석영). Publiées chez Zulma et plus récemment chez Philippe Picquier, les traductions françaises de ses romans ont rencontré les louanges des lecteurs et des critiques. Parmi ses plus grands romans, citons le très célèbre Shim Chong, fille vendue (Zulma – points) et la dernière parution en date : Princesse Bari (Philippe Picquier).

Le Phénix sera présent lors de cette rencontre pour proposer à la vente Princesse Bari.

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Princesse Bari, de Hwang Sok-yong

Temps fort de notre rentrée littéraire 2013, Princesse Bari vient de paraître aux éditions Philippe Picquier. Nouveau roman de l’auteur coréen Hwang Sok-yong, considéré comme l’un des plus grands romanciers coréens de ces dernières années, Princesse Bari a l’art de séduire le lecteur dès les premières pages et ce charme opère jusqu’à la fin.

Comme pour Shim Chong, fille vendue, Bari tire son prénom d’une histoire traditionnelle coréenne. Hwang Sok-yong a l’art de mêler une réalité des plus dures (la Corée du Nord à la mort de Kim Il-Sung et la terrible famine des années 90) à la poésie des contes et l’héritage du chamanisme coréen. Mais si Bari, l’héroïne, possède quelques dons de voyance, c’est un roman ancré dans la réalité, sur fonds historique, que le lecteur a entre les mains.

Le roman est en effet caractérisé par une richesse historique qui offre au lecteur une vision de ce pays (la Corée du Nord) si hermétique et mystérieux. Le parcours de Bari et de sa famille, la chute d’une relative aisance et de la chaleur familiale à l’errance solitaire sont brillamment décrits et tout aussi brillamment traduits par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet.

Comme de nombreux romans coréens, cette traduction a bénéficié du soutien de l’Institut coréen de la traduction littéraire.

Princesse Bari, Hwang Sok-yong, Editions Philippe Picquier, 2013 

Shim Chong, fille vendue de Hwang Sok-yong

Ce roman de Hwang Sok-yong prend pour thème de départ le conte traditionnel « La pieuse Shim Ch’ong » (voir : Tigre et kaki et autres contes de Corée, Gallimard Connaissance de l’Orient, p. 51). Mais contrairement aux contes, aucun prodige surnaturel ne vient sauver Shim Chong et rendre la vue à son père. Si le roman s’ouvre sur cette fameuse traversée en mer au cours de laquelle Shim Chong doit être sacrifiée (symboliquement dans le roman), la suite quitte la magie du conte pour une réalité historique des plus crues.

Voici le lecteur plongé dans la Chine du XIXe siècle, sous une dynastie Qing affaiblie par l’intrusion massive de l’opium par les Occidentaux. Chong y a été vendue et loin d’atterrir dans le Palais du roi-dragon, se retrouve plongée dans les maisons de plaisir, à la veille de la Guerre de l’Opium.

A travers le destin extraordinaire de l’héroïne c’est tout un monde ou plutôt plusieurs mondes qui se déploient : les villes portuaires pleines de richesses, lieu d’échanges commerciaux et culturels où foisonnent les objets et les gens venus de tous horizons mais également les contrées plus reculées où sévissent les truands, où les femmes se font enlever et vendre pour alimenter le négoce sexuel. La condition des filles de joie, les lieux de plaisirs, et les clients évoluent à mesure qu’on s’éloigne des villes enrichies par le commerce. Car le monde de la prostitution connaît aussi ses propres classes sociales : luxe des maisons huppées accueillant de riches clients et d’influents fonctionnaires, humiliation de maisons de passe devant lesquelles s’entassent des dizaines de marins.

C’est dans ce monde impitoyable que Chong tente de trouver sa place, et ce ne sont pas les dieux du ciel qui la conduisent, mais bien sa volonté d’améliorer sa condition, sa fierté et sa volonté sans faille.

Plus d’informations et documents (dont la carte du périple de Chong) sur le site des éditions Zulma.

Adieu le cirque ! de Cheon Un-yeong

Paru aux éditions Serge Safran, Adieu le cirque ! est le premier roman traduit en français de Cheon Un-yeong. Comme toutes les traductions ayant bénéficié du soutient de l’Institut coréen pour la traduction littéraire, celle de Seon Yeong-a et Carine Devillon se révèle excellente et offre à ce beau roman une version française des plus réussies.

Prenant les mariages arrangés entre Coréens et Chinoises comme contexte de départ, ce roman à deux voix met en scène Inho, souffrant d’un handicap l’empêchant de parler normalement, son frère Yunho et la femme que tous deux sont allés chercher en Chine pour servir d’épouse à Inho : Haehwa.

Le roman alterne deux focalisations et cette histoire est racontée du point de vue tantôt du frère Yunho, tantôt de Haehwa, deux narrateurs pour une histoire, deux acteurs évoluant autour de celui qui s’annonçait comme le personnage principal, celui pour lequel ce grand voyage est effectué, celui devant lequel défilent les candidates : Inho l’handicapé. Ce personnage, privé de parole dans l’histoire, se voit également dénié toute participation à la narration par le roman.

Outre l’intérêt suscité par l’alternance des focalisations narratives, la confusion des sentiments animant les personnages (il s’agit bien d’amour dans ce roman), Adieu le cirque ! donne à voir la société coréenne contemporaine, le poids pesant de la piété filiale, les traditions… Un beau roman qui s’inscrit dans les nouvelles voix littéraires coréennes.

Fils de l’eau, de Gu Byeong-mo

Fils de l’eau

Un père se suicide avec son fils en se jetant dans un lac, l’enfant développe des branchies dans un instinct de survie et devient mi-homme mi-poisson… à première vue, ce roman faussement simple prend des airs d’histoire fantastique et l’on se croirait presque dans un film de Miyasaki. On imagine volontiers que l’enfant va finir par attirer l’attention des médias, des scientifiques, qu’il sera persécuté, incompris… mais non, Le Fils de l’eau de Gu Byeong-mo ne repose pas sur un scénario convenu et l’on finit par se demander si Gon, cet homme poisson, est vraiment le protagoniste de l’histoire.

En effet, les relations complexes qui animent sa « famille » adoptive sont bien plus intéressantes que les caractéristiques corporelles de Gon. « Famille » c’est beaucoup dire puisqu’elle ne consiste qu’en un vieil homme et son petit-fils. Ce dernier, Kangha, développe des sentiments contradictoires envers Gon. La fraternité subie qui l’unit à Gon évolue entre haine, jalousie, admiration et peut-être amour, lui qui en a été privé enfant. Quant à Gon lui-même, il reste pour le lecteur aussi secret que pour les autres personnages du roman. Impossible à saisir tout à fait, il échappe à tous, même au lecteur, et c’est sans doute là que réside toute la tristesse du roman.

Une écriture simple, un roman sans prétentions qui sans être un chef-d’oeuvre littéraire possède un certain charme et que l’on termine sans même s’en rendre compte.

Fils de l’eau, Gu Byeong-Mo, Philippe Picquier, 2013

Bienvenue, de Kim Yi-seol

Ce court roman de l’écrivain coréenne KIM Yi-seol présente un tableau sans concession de la société coréenne contemporaine et la place de la femme dans cette société. A travers le parcours de Yunyeong qui se bat pour nourrir sa famille, au point de céder aux arguments financiers de la prostitution, ce sont les travers d’une société qui sont mis au jour. Une société dans laquelle les rôles traditionnels tombent en désuétude (ainsi, l’homme n’assume plus son rôle de chef de famille) mais où l’individu reste enchaîné par ses devoirs familiaux (Yunyeong doit ainsi aider sa mère, son frère et sa soeur).

Avec une écriture simple, ce roman attache irrésistiblement le lecteur au destin de son héroïne.

Egalement disponible à la librairie : la version coréenne de Bienvenue : 환영.

Commander la version originale en coréen

Commander la traduction française aux éditions Philippe Picquier (trad. par LIM Yeong-hee et Françoise Nagel)

Quiz Show, de Kim Young-ha

Paru chez Philippe Picquier et traduit par Choi Kyungran et Pierre Bisiou, Quiz Show est un roman qui confirme le talent et l’inventivité de son auteur. Kim Young-ha décrit avec humour et auto-dérision la passivité et la procrastination d’un personnage attachant, auquel on pardonne volontiers tantôt sa paresse, tantôt sa mauvaise foi.

Si le protagoniste, Lee Min-su, passe son temps devant son ordinateur, ce roman est loin d’être une simple critique de la sur-consommation médiatique. La société coréenne et ses carcans traditionnels sont passés au crible par un personnage qui possède lui aussi ses défauts. Il n’y a ni héros ni victime, mais le constat d’une déchéance accompagnée par le tout puissant attrait d’internet.

« Nous sommes nés dans un pays du tiers-monde, nous avons grandi dans un pays en voie de développement, nous sommes à la fac dans un pays riche. Et pourtant, aujourd’hui, nous n’avons pas de métier. Tout ceci est aberrant ! » (p. 195)

Lee Min-su incarne une partie de la jeunesse coréenne qui disperse les fruits d’années d’études dans l’oisiveté faute de trouver du travail, qui est lasse de devoir être parfaite pour s’intégrer, et lasse de devoir s’incliner devant des aînés qui ne lui laissent pour héritage que les conséquences de leur irresponsabilité.

Quiz Show, cependant, ne se limite pas à la critique sociale, c’est avant tout un roman à l’histoire tout simplement passionnante. Les états d’âme du personnage et sa façon d’appréhender le monde offrent une très bonne consistance au roman dont le rythme et l’intérêt ne cessent de s’accroître au fil des pages. L’auteur met en scène une diabolique descente des échelons sociaux où l’humour est omniprésent. Le style impitoyable de Kim Young-ha happe le lecteur dès les premières pages, tout apitoiement est banni :

Enfin, devant la cage de l’hippopotame qui pissait avec une vigueur stupéfiante, elle a ouvert la bouche. « Je suis ta vraie maman, tu peux me croire ». p. 8

Quiz Show, Kim Young-ha, Philippe Picquier, 2012